Je sais toujours pas trop comment aborder le sujet 10 ans après, j’ai jamais trop essayé de remettre des mots dessus, c’est compliqué. Au début, et pendant des années, je savais que ce qui s’était passé était mal, mais j’ai absolument pas su dans quel type de situation ça s’ancrait.

En gros le processus de réflexion par rapport à ça a repris quand j’ai compris assez récemment que, peut-être, le mec n’avait pas l’âge qu’il disait avoir. Ça j’en saurais jamais rien en vérité.

J’ai jamais entendu sa voix en tout cas, ça je m’en souviens. Sur ces trois mois de relation, je me souviens de plus grand-chose d’autre que le sexe (à distance du coup). Même à l’époque, pendant l’année des évènements, quand il s’agissait de reprendre ma vie d’adolescent, j’avais beaucoup de mal à considérer ce qu’il s’était passé comme ma première relation amoureuse. Je me souviens que je trouvais pas le mec spécialement attirant, mais j’ai pas su dire non à la seul personne qui m’envoyait de l’amour, et je me suis forcé pour le reste. Le dégoût c’est une émotion en dilettante qui m’a marqué tout au long de la chose. L’autre jour, on parlait d’autre chose avec ma psy, et elle m’a dit « le corps il sait avant ton cerveau ». Je reviens régulièrement au lendemain de ma première interaction avec lui, c'est à dire ses premiers brefs compliments avant de me demander mon snap et de sexter/nuder immédiatement après, avant que je me couche. Le souvenir de me réveiller le vendredi matin le ventre torturé, l’envie de vomir. Et puis cette nouvelle sensation de honte et de culpabilité omniprésente, la peur d’être découvert, la certitude que des membres de ma classe me tueraient si ils savaient que j’étais pédé.

En vrai j’étais bi, et je le suis toujours. À ce moment où je l’ai rencontré, j’avais jamais consciemment parlé à quelqu’un de queer, et on a commencé à parler le jour où j’ai fait mon tout premier coming-out, à ma meilleure amie que je côtoie encore. C’est quelqu’un qu’elle connaissait de loin, un banal inconnu d’internet avec un intérêt commun, les furries. J’ai su plus tard qu’il l’avait probablement dans le viseur initialement, avec au moins une allusion sexuelle colportée ; Et puis, ce qui a commencé à me faire comprendre que je devais fuir, c’est quand j’ai su qu’il faisait ce qu’il m’avait fait à plein d’autres gens. Du moins, j’ai su que beaucoup détournaient ses avances, évidemment, l’identifiant comme creep pour ensuite l’envoyer se faire foutre.

Pendant un moment, je sais plus pendant combien de temps mais, après l’avoir bloqué sur skype, je me souviens que je cherchais son pseudo ou son nom complet dans twitter ou google, chose que je refais parfois, encore aujourd’hui, même si il n’y a plus rien. Mais à l’époque, j’ai bien dû trouver deux ou trois nouveaux compte, nouveau pseudo, tout ça, dans un laps de temps assez réduit.

Je me souviens l’avoir bloqué après être revenue de quelques jours chez un ami, loin du PC. Il m’avait asséné de nudes sans me demander dès mon retour, photo que je trouvais infâme, auquel je repense encore en écrivant tout ça. C’était trop, j’essayais de rien ressentir, j’ai jamais vraiment éprouvé de culpabilité quand j’ai coupé les ponts comme ça. Mais j’avais peur. Les années qui ont suivi, quand un numéro que je ne connaissais pas me contactait, c’était terrifiant. Mais ça a jamais été lui. Ça a plus jamais été lui.

Aujourd’hui je suis en colère que le mec n’en valait même pas la peine. J’avais juste aucun repère. L’école m’avait fraîchement conditionnée à détester mon prochain quand j’ai compris que j'allais encaisser et mourir à petit feu, mais que sauvegarder mon âme dans le net serait peut-être mon salut. Pendant très longtemps je n’aimais que les mecs d’anime. Comme énormément de gens je suis tombée amoureuse de Kaworu dans Evangelion. Et très vite j’ai compris qu’être un garçon dans la vraie vie, j’en voulais pas. Avant de vouloir être une anime girl je voulais être un anime boy. C’est pratique, d’ailleurs, les mecs de yaoi écrit par des meufs, les meufs de manga écrite par des mecs, tout ça, c’est un rapport au réel dans lequel j’ai trouvé refuge. Quoi qu’on en dise, je ne voulais plus de l’humanité, de la masculinité en tant que système. Ça a été très facile d’adhérer au féminisme quand j’ai commencé à en entendre sérieusement parler en 2016, parce que la patriarcat m’avait déjà baisé.e.

Depuis que je suis hormonée, quand je fais face à un gros pic de dysphorie de genre, j’ai observé un réflexe de me figer du côté de l’identité demi-boy. De toute façon, ayant accepté ma non-binarité depuis, j’ai une vision assez abstraite de l’expression de genre. J’ose pas m’habiller de façon plus féminine dehors, et putain, je n’ose déjà pas exister dehors en réalité, si je suis parfaitement honnête. Du coup, tout ça, c’est mon temple intérieur, ce genre de merde. Mégenrez moi, j’ai appris que ce que vous posez sur moi ne m’appartiens pas. Je ne m’appartiens pas moi-même quand je dois vous regarder dans les yeux, partager l’air dans la pièce.

C’est très dur d’élaborer sur ce qu’il s’est passé depuis la relation avec lui. J’ai beaucoup de mal à parler du symptôme de l’hypersexualité. Du mal à parler de mes errances sans fin sur des subreddits ou des discords sordide, dans des bourbiers avec plein de catfish. Du mal à parler de mes nuits blanches sur omegle, encore mineure. Je me demande où doivent être mes nudes de l’époque dans l’immensité d’internet. Si la vidéo que j'ai faite contre de l’argent est encore quelque part. Certaines relations sexuelles IRL que je me suis amusée à raconter après les évènements, il y a bien un jour où j’ai compris que j’avais ignoré mes besoins d’une connexion sécure et d’une confiance longuement installée pour pouvoir véritablement consentir, sans parler de l'age gap évident que je n'avais pas appris à bien identifier, parce que "oh ben je suis majeure ça va".

Et comme beaucoup de mes sœurs, j’essaie de me reconstruire après des années à vivre réfugiée à l’intérieur de moi-même, mourante dans le boymode, vivant des amitiés morte-née car mortifiée à l’idée qu’on sache.

Je laisse le monde extérieur à ceux qui veulent bien l'emprunter, j'essaie de garder ma haine tournée vers moi-même.

mon corps et mes choix, c'est des choses que j’essaie de récupérer petit à petit. Ou de remodeler à zéro, je sais pas, je pense que j’ai perdu des bouts là où je les ai laissé, où on me les a pris. J’ai des gens à remercier qui m’aident là dedans, mais bon, c'est dur.

En attendant, je vis beaucoup dans ma tête, dans l’abstrait, dans le net. Pour l’instant, la vie c’est juste un petit peu mieux avec une photo de profil rigolote.